Un art de réflexion sur l'image Ollivero renoue avec la tradition de la sculpture figurative et polychrome, autant celle de l'art forain que celle des temples et des cathédrales, avec leurs allégories, leurs récits mythiques et leurs images emblématiques. Il renoue aussi avec cette statuaire moralisatrice du XIXe siècle qui habite parcs et squares des villes. Mais il n'est ni croyant, ni amuseur public, ni apôtre laïque et n'entend vénérer aucun dieu, sacraliser aucun jeu, prêcher aucune bonne parole. Ses sculptures sont donc affranchies d'un quelconque espace physique ou mental de référence, qu'il soit ludique ou sacré, patrimonial ou quotidien. Il conçoit dès lors la sculpture comme détachée de l'architecture et de la nature, libre de toute contrainte culturelle ou formelle qu'impose l'espace construit ou "naturel", public ou privé, chaotique ou prétendument cohérent. Affranchi des fonctions de célébration, d'hommage, de glorification, de propagande, de racolage et de soumission de l'intelligence, Ollivero propose un art de réflexion et d'interrogation sur les codes culturels que véhiculent les images fondatrices qui trament notre mental. Toutes les images. Quelles qu'en soient l'origine, la valeur et la fonction : photographies d'actualité, emblèmes artistiques, symboles mythiques et contemporains, imageries publicitaires, instants-télé, attributs et allégories traditionnelles. Pour réaliser cette réflexion, Ollivero a recours à une panoplie de processus: calembours, dictons, expressions populaires, aphorismes, inventaires et associations d'images. Même si l'origine des procédés et le point de départ du travail sont souvent littéraires, le traitement est toujours visuel. Il s'agit en effet de sculpture et si l'artiste part des mots, ce qu'il assemble ce sont des images en trois dimensions donc des formes dans l'espace, des rythmes et des couleurs. Là où d'autres artistes contemporains interrogent l'image par la phrase et par le mot intégrés à l'oeuvre ou encore par des référents puisés dans la philosophie, les sciences ou la linguistique, Ollivero s'en tient aux seuls éléments de son métier de plasticien. Il questionne l'image par le traitement qu'il lui fait subir: associations d'images porteuses de références distinctes, déclinaisons de leurs composantes, report en trois dimensions des sentences populaires, ironie en forme de mise en abyme des codes culturels auxquels elles se réfèrent, dérision de nos prétendues valeurs. Mais ce travail de l'image ne renvoie jamais à une prétendue libération de l'inconscient ou à une poétisation-gadget faite de surprises vite émoussées. Il n'y a dans cette oeuvre aucune pose inspirée. Il n'y a aucune prétention scientifique chez cet artiste qui effectue ses choix dans le catalogue le plus communément partagé. Et l'agrégat des images qu'il en retire n'a d'autre fonction que de servir le propos de son auteur et la cohérence de sa lecture du monde. L'image ne renvoie jamais à un ailleurs pas plus qu'elle ne renvoie à un dedans, à un en deçà ou à un rien qu'à elle, elle nous enfonce plutôt dans l'ici très bas de la condition faite à l'homme contemporain. Cela pourrait produire une oeuvre d'une effarante banalité. Cela pourrait déclencher un ennui incommensurable. Cela pourrait produire un expressionnisme funèbre ou perpétuer un art engagé, didactique, morne et asséché. Et pourtant l'oeuvre est aux antipodes de la banalité autant que de l'ennui. Parce qu'Ollivero est capable de nous renvoyer en pleine figure le côté étrange et fascinant des évidences dès lors qu'il les multiplie, les agrège, les superpose et les déploie dans l'espace, les détourne de leur propos et de leur cadre initial, les retourne contre elles et contre nous. Le tout mené à un rythme d'enfer dans un enchevêtrement d'images et de formes et dans un éblouissement de couleurs pour que cette tragédie où nous sommes se mue en un immense éclat de rire qui nous arrache aux convenances, fait imploser les codes convenus qui nous ligotent, pour que le geste de la sculpture devienne une mise à sac de nos soumissions et de nos lâchetés avec pour seul instrument la vigueur de ses formes et la vibration de ses couleurs, jusqu'à la force et l'éclat d'un feu d'artifice vital qui serait à la démesure du monde où nous sommes. Raison pour laquelle cette oeuvre ne peut qu'être monumentale dans son esprit, sa démarche et sa structure. Un art du défi Tout dans l'oeuvre d'Ollivero tient du défi. Défi que de ne jamais songer un instant à l'esquisse d'une sculpture d'intérieur ou d'un monument pour pouvoir concentrer au mieux l'énergie qui l'habite, s'en tenir à la justesse de ses choix, garantir la sûreté et la précision du geste, faire advenir la forme voulue dans une matière inerte, garder à l'esprit la vision globale et souvent monumentale de la sculpture alors qu'il la traite élément par élément et ne la découvre qu'une fois les parties assemblées, montées, peintes et vernies. Défi du rythme de travail qu'impose le geste d'une tronçonneuse électrique dans une mousse synthétique qui ne tolère ni l'hésitation, ni l'essai-correction. Défi analogue que celui d'une couleur qui durcit rapidement, laisse peu de temps à un traitement pictural complexe, intense, nuancé. Défi du rythme et du mouvement de la peinture, défi du code des couleurs sur le rythme et le mouvement d'une forme aux multiples facettes, équilibrée sans jamais répondre aux canons en vigueur. Défi de la représentation de la couleur et de la peinture sur des formes-images. Défi de faire usage des conventions les plus établies (les images) pour édifier une oeuvre hors courants et circuits établis. Tout est questions-défis chez Ollivero. Comment explorer le concept initial, en décliner tous les éléments, toutes les images qu'il contient (et elles sont légion), sans lasser? Comment superposer sans nuire, ajouter sans tronquer, reprendre sans répéter, complexifier sans quitter le souci de lisibilité de l'ensemble? Comment associer puis enchaîner des références culturelles à ce point antagoniques? Comment conduire l'observateur dans ce dédale sans le perdre? Comment pousser les choses à terme sans les falsifier? Comment faire de l'art sans donner de leçon d'esthétique et sans se complaire dans le plaisir qu'il procure? Chez Ollivero, toute image prolifère par répétition, par surgissement de ses composantes et nouvelles références qu'elle induit et suscite. Il y a là le défi des empilements de nos strates culturelles. Il y a là certains déversements de nos mondes, avec leurs afflux et leurs apparents désordres. Avec le défi suprême de ne jamais quitter l'humour et le bon sens de ceux qui sapent l'arrogante ostentation des puissants. Cet artiste a tout du funambule. Son véritable défi n'est autre que celui du point limite. Il joue à pousser la sculpture et la peinture dans ses derniers retranchements, seule façon pour lui qu'elles disent tout ce qu'elles ont à dire. Pour qu'elles passent aux aveux et triomphent en même temps de l'espace et de la culture. Ollivero guette tous les points limites : rapports d'images, verdeur du propos ainsi que cette façon particulière qu'il a de maîtriser les déferlements qu'il pressent. Points limites encore que ce mouvement des corps et leurs disproportions délibérées, ces contrefaçons de matières, ces saturations et ces oppositions de couleurs. Point limite toujours que cette antiforme qui tord le. cou à la normalisation des esthétiques établies, rééquilibre les masses de façon inédite et répond à d'impérieux besoins d'assise. Du travail de ce funambule, nous ne voyons que l'oeuvre achevée et en quelque sorte sereine, éblouissante dans ses ors, ses éclats et ses paillettes. Car le défi appelle le spectacle et la représentation l'indispensable effacement du travail acharné qu'il a fallu pour en arriver là. Le funambule n'a-t-il pas l'élégance absolue (que les médiocres vivront toujours comme une forme d'insolence) de l'aisance la plus complète et de la dextérité la plus accomplie jusqu'à cette façon qu'il a de porter ces habits de lumière dont parle jean Genet? Car dans ce combat contre lui-même, il faut au funambule l'éclat qui semble démultiplier son aisance et le brillant qui rend fascinante sa dextérité. Poudré de paillettes, moulé dans ses habits aux couleurs saturées pour capter et renvoyer la lumière, le funambule-sculpteur lance un dernier défi : faire passer pour parade et pour cirque ce qui est un combat quotidien contre la mort et se montrer à ce point capable d'orchestrer magistralement ce défilé des massacres de notre monde pour que, par la virtuosité du geste et le lustre des couleurs, il en vienne à faire rire du tragique qui les rend possibles. Un art de Condottiere Lucide, refusant les impasses du scepticisme, bataillant ferme avec lui-même tout autant qu'avec les représentations culturelles qui aliènent, ce sculpteur a tout du Condottiere dont parle Michel Onfray dans son ouvrage La sculpture de soi: "libertaire et aristocrate, volontariste et ludique", faustien autant que dionysien synthétisant "Ies formes vitales à l'aide de la qualité architecto- nique par excellence: la virtuosité"."Fédérateur de structure, il congédie la brutalité et l'aspect fruste du réel pour y substituer cohérence et morphologie. Du magma, il forme un monde avec ses géologies diverses, ses géographies variées. Le tout s'inscrivant dans une histoire, une variation sur le thème du temps". "Il (le Condottiere) n'a de sens, de force et de pertinence qu'éclairé par un projet individualiste, éthique et esthétique. Car il y a là une force décidée à dépasser le nihilisme, à déborder de toutes parts les tièdes et les indécis, les prêtres, les moralisateurs, les amateurs de componction, d'humilité, de macérations, de mort. Elle vise la mise à distance de toutes les formes religieuses et grégaires. En ce sens, le Condottiere est une invitation à la jubilation." ( ... ) "Sculpter est donc le geste emblématique du Condottiere, sa tâche." Et encore : "Créer un ton, c'est essayer la production d'une oeuvre dans une manière sans duplication possible. Faire de sa vie une oeuvre d'art suppose cette détermination, cette production. L'instrument est la volonté, le matériau, la vie quotidienne. Pas de morale sans décision farouche de structurer l'existence par le vouloir. Une éthique visant la forme n'est pensable que dans le cadre d'un volontarisme esthétique. 1 " Un Condottiere de nulle part Si ces observations de Michel Onfray collent à ce point à la démarche et à l'oeuvre d'Ollivero, c'est que ce sculpteur s'inscrit dans une histoire de l'art et de la pensée avec laquelle il entretient des rapports de totale indépendance. On sent qu'il a assimilé, mais sans études ni lecture, le projet volontariste fait d'éthique et d'esthétique qui caractérise l'oeuvre de Nietzsche. Mais il en atténue le côté tragique et souffrant à force d'ironies décoiffantes et de dérisions jubilatoires parce que les unes et les autres ne peuvent qu'alimenter le défi permanent où l'artiste se trouve, renforcer la radicalité de son propos et gagner du temps dans cette stratégie permanente, faite de ruses sans cesse réinventées, pour que le tragique ne triomphe pas inexorablement du vital, pour que le terrible épuisement qu'engendre une oeuvre trop peu comprise dans ses défis et ses enjeux ne vienne gangrener le noyau d'énergie, moteur d'une oeuvre qui n'a pas encore décliné totalement ses composantes, ni relevé les défis de chacune de ses variantes. Ollivero a assimilé le vitalisme méditerranéen, ce théâtre du corps, cette mise en spectacle et de l'intime et du monde, cette esthétique essentielle du plus, cette forme particulière de radicalité par addition, aux antipodes des jansénismes de tout acabit, cette jouissance permanente du contraire, érigée en moteur de vie et en aliment de pensée, cette mise en paradoxe du mouvement, frôlant le déséquilibre par jeu autant que par nécessité. La virtuosité est ici une autre facétie d'artiste. Même si chacun sait que la mort est au rendez-vous, personne ne sacrifiera jamais ni à la fête, ni aux noces avec une terre de plus en plus improbable. C'est de tout cela dont il est aussi question dans l'oeuvre d'Ollivero. Mais le baroque latin est ici "kitsché" à souhait. L'artiste édifie une oeuvre qui dépeint le monde selon les carnations des shows télévisés de la RAI. Il s'empare du vulgaire non pour provoquer vainement, mais pour, une fois encore, dresser l'état du monde. Il se révèle totémique et africain sans autre magie que celle de son métier. Il puise aux sources de cette culture de la dérision si présente dans la Belgique où il vit sans jamais succomber à l'étroitesse où on la contraint et la confine. S'il est à ce point africain sans l'être, s'il se méfie à ce point de sa propre italianité, s'il se met à distance de toute belgitude sans cesser d'y puiser quand bon lui semble, c'est que ce sculpteur sait à quel point ses racines sont métisses, mais que son choix d'être artiste lui impose cette distance absolue à l'égard de tout système culturel et que cette distance est gage de sa liberté d'artiste. S'il s'en tient à ce métier c'est dans la mesure même où il lui paraît comme territoire de liberté. Une liberté dont il n'a de cesse d'en pratiquer quotidiennement l'exercice. Alain de Wasseige
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