Les crises au jardin des Ollivero N'est-il pas étonnant que l'art jaillisse de la vie et le plus souvent se retourne contre elle? Gérard de Lacaze-Duthiers
Et lorsque vint la révolution point ne la reconnurent-ils. Louis Scutenaire S'il est un titre qui me plaît infiniment, c'est bien celui d'un tout petit tableau peint, en 1933, par Yves Tanguy: La Certitude du jamais vu. Cette année-là, le peintre était préoccupé, entre autres recherches, tant par la connaissance irrationnelle de l'objet que par la définition et l'expansion des formes dans l'espace. Et s'il me prend de citer ce titre magnifique, c'est qu'au demeurant il irait comme un chapeau à l'oeuvre entière de cet autre diable de perturbateur qu'est Roberto Ollivero, de loin le plus enthousiasmant des sculpteurs de cette débilitante fin de millénaire. "Je crois au côté medicine man de l'artiste", aime-t-il à répéter, comme pour être absolument certain qu'on ne s'abstienne pas de percevoir la fonction sociale énergétique de son totémisme radical. Ce chaman occidental, fils naturel de l'art tribal et du pop, n'entend à aucun prix cagnarder à s'auto-satisfaire de l'odieux vite content po rin, dont les innombrables manifestations nous désenchantent à l'envoi dans tous les espaces et autres cénacles réservés aux billevesées branchées. "Il faut être criard dans ses différences avec le monde", avance haut et clair cet irréductible outlaw, pissant gaiement à la raie de l'esthétique, superbement convaincu que le mauvais goût est assurément moins fadasse que le bon. Et, comme il n'ignore pas que, face au pouvoir, la sagesse fut toujours perdante, dans notre triste époque de récession morale, où la plus bénigne des licences fait à nouveau se lever les boucliers des bégueules comme s'activer les ciseaux des censeurs, Don Roberto s'offre le courage de le faire exprès, se rassurant de la sorte sur sa belle santé mentale par le biais de démêlés voulus avec les racornis du bulbe et autres culs gercés, multipliant ses assauts chevaleresques contre les moulins à merdre. "Je ne copie jamais rien", professe ce saccageur intrépide des icônes dominantes. Mais tout matériau est bienvenu qui lui servirait de projectile, une fois arrêtées ses cibles. Que la force de la rafale soit fille de l'union sacrilège d'éléments allogènes, voilà qui lui paraît mieux apte à faire mouche que le tir aléatoire d'un sniper isolé. Que s'allient (comme pour assurer le succès d'une juste guérilla les militants les plus disparates), afin de combattre les ignominies de l'actualité émétique, les armes les moins isomorphes, voilà qui embringue (zingue) les références affolées dans une réjouissante bacchanale. Mickey peut ainsi troncher en toute impunité une cariatide, tandis que des marines abrutis (clones mutants de ceux qui furent immortalisés sur le Mont Suribachi, ou clin d'oeil malicieux aux clowns héroïques que Kienholz montra s'égarer à conquérir une table de jardin) plantent la hampe insolente de la star-spangled banner dans la rondelle éberluée de Karl Marx... juteux, isn't it ? Mêlant fort anarchiquement les emblèmes et les érections, les outrances et les symboles, l'artiste saute impitoyablement à la gorge des idéologies fallacieuses, de la démagogie ordurière, des dérapages de l'orthodoxie et des promesses (jamais tenues) de la politicaillerie, puis, sans s'encombrer de vains scrupules, par-dessus les vieux parapets, les balance allègrement à la trappe, après leur avoir joyeusement tordu le cou. Que prétendrait-on nous forcer à applaudir en cette accablante époque où triomphent ostensiblement ceux qu'il nous faut justement nommer des faussaires? De fastidieuses célébrations du cabotinage, du mensonge, de l'imposture, de l'escroquerie. Il serait d'ailleurs symptomatique de décrypter le pitoyable vocabulaire de ces innombrables mystificateurs patentés :voici leur travail, voici leurs pièces; de plaisir, d'ivresse, d'énergie, d'affect ou d'âme, il n'est jamais question. Il en va tout autrement avec le véritable artiste qu'est le titan qui nous occupe. Ses sculptures festives sont en tout point dignes d'être dressées, comme autant de monuments commémoratifs, sur la grande avenue de l'h uman ité. Toutes ses ceuvres vigoureuses sont vivantes, comme autant de vaillants uppercuts décochés efficacement en vue d'ébranler l'outrecuidance de la canaille, l'orgueil de la crapule, et leur beauté sauvage ne peut qu'étourdir, et leur courageuse moralité. Chaque coup porte, précis et juste, dans l'indispensable combat mené contre l'obscurantisme et la brutalité. La Bête immonde en l'homme dit civilisé, le machisme ordinaire, le fascisme prétendant re-passer (générant sournoisement ses métastases), la perversité (avec un nuage de laid), les infamies (nombreuses), la veulerie (sous cape), la haine de l'Autre (cet infernal) : une thématique constante traînée avec l'efficacité directe d'affiches politiques aux couleurs pétantes. Ici l'on fustige les insanes radotages cacochymes du souverain poncif (le cave du Vatican), abnégation, humilité, résignation, abstinences, victimisation et autres conneries judéo-chrétiennes, camelote pour mazettes. Là, on montre skinheads, hooligans et conards de Barbarie, sous le crâne rasé desquels une glaire tient lieu de cerveau. Ailleurs, on met à l'index l'amour massacré de la Patrie, ou bien l'on dénonce l'arrogant impérialisme de l'Amérique, cette fille mégalomane de l'Europe, renvoyant dans la gueule édentée de sa vieille mère ses propres idées comme devenues folles... On relève les manches et on crache dans ses mains : on a décidément du pain sur la planche. On refuse de subir. ON RÉSISTE. Éperdument! Francis Bacon affirmait qu'il désirait que chaque coup de pinceau sur une de ses toiles possède la même détermination que le tout premier appliqué sur un mur qu'on désire repeindre. Semblablement, la dilution de l'énergie, Roberto Ollivero l'ignore absolument, lui qui se rue dans chacune de ses sculptures comme s'il partait se tuer. En cette heure où les bourses de Clinton ont enfin cessé d'affoler celles de la planète entière, un lot d'oeuvres récentes de notre libertaire inspiré, présentant sa vision du Nouveau Monde, s'apprête hardiment à traverser l'Atlantique. On ne doute pas de l'aimable dégât que vont faire ces bombes, posées au nez et à la barbichette de ce vieux puritain d'Uncle Sam... André Stas
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