Conceptuel / Installation / Technique mixte

Morgane Le Guillan

Poésie aiguisée à l’hospice

De petites bourses, couleur rouge, parsèment un sol, immaculé de poudre de cire servant à la conservation. Ces petits sacs contiennent une sélection de plantes destinées à la reproduction. Une étiquette nomme la contenance (description de la plante, vertus…) son mode d’emploi (infusion, bain, suppositoire…).

Ces recettes proviennent de l’apothicairerie et de livres anciens du Musée de l’Hospice Saint-Roch d’Issoudun. Déjà, un ordre ancien s’insinue dans et pour la reproduction (nettoyage de la matrice, accroissement de la semence…) le tout présenté dans une grande délicatesse teintée de sensualité et d’érotisme.

Trois composants essentiels de la pharmacopée, le sucre, le miel et l’huile emplissent trois bols de verre disposés sur un guéridon. Ces liants évoquent les saveurs et font venir « l’eau à la bouche ». Le dessin du sol de cire devient l’ombre évanescente de chacune de ces bourses pendues traversant un lit d’enfant.

La pression érotique est très forte et s’évanouit dans la douceur rose de la matière de ces glandes réunies en une guirlande qui vient doucement reposer sur le sol.

Le lit quant à lui est surdimensionné et nous fait face. Lit dont les barreaux rappellent ceux d’un parc pour enfant. Espace de jeux mais également aussi de surveillance. Ce nouvel espace a déjà été l’objet d’œuvres antérieures de Morgane Le Guillan. Après les « tapis » (2000), un « Parc » (2002) apparaît. A l’intérieur sont disposées, tels des jouets pour enfants aux couleurs douces et attrayantes, ces masses hybrides d’où naissent des protubérances, des excroissances. Ces pustules phalliques peuvent se terminer par des ouvertures comme autant de bouches ou cavités : animaux fantastiques, naissances de dinosaures acéphales dont la texture élastique évoque celle de la peau ou celle de la coque des cellules ou de l’ovule subissant les assauts des spermatozoïdes.

En 2003, un parc se retrouve à plat (dessin) et rien ne semble pouvoir retenir la prolifération de ces naissances exubérantes.

Ici, le lit est traversé simplement en son socle, sommier/matelas dont la texture et la couleur rappellent celle de la peau, par cette guirlande de glandes. Cette fois, le tissu n’est pas simplement déformé mais percé. Guirlande d’intestins ou grosses gouttes de rosée viennent traverser cette membrane.

En 1999, Morgane Le Guillan réalisait une enveloppe appelée « Tore ». Elle faisait appel au corps sans organe. Membrane sans fonction précise où le(s) corps réel(s) peut(vent) manipuler, jouer, traverser… transmuer.

Une autre suspension dans l’espace se retrouve dans la pièce intitulée « Substituts ».

Sept dessins présentés viennent valider ces formes suspendues. De facture scientifique, ils se composent d’éléments naturels et organiques. Parfois des coupes vérifient, accusent la teneur du discours. Les différents mixages créent une seule forme. Chaque dessin représente une entité. Le trait noir de description s’oppose lui aussi aux couleurs tendres de ces formes suspendues. Il accuse le pouvoir d’enseignement. Il joue de la séduction entre la ressemblance en instaurant la classification.

Les entités sont suspendues donc. Chacune individuellement, elles organisent une masse, sorte de plante qui évoque autant de glandes odorantes sucrées et fondantes par leurs textures et leurs couleurs.

Au sol une forme ovoïde de même texture donne l’ombre ou l’enveloppe ou le dessin d’une gélule pharmaceutique dont le contenu se serait évaporé pour laisser place à un élément d’intérieur (tapis). Image lisse et bien pensante du confort. Produit proposé pour l’habitat ; raffiné, luxueux, séduisant, efficace et pervers aussi. Il induit le contrôle du désir pour l’acquisition (achat).

Déjà, le « lit rose » de 1998 proposait une structure en métal pliable (facilité de rangement) indiquant trois cavités formées dans le sommier/matelas rose. Ce dernier, une fois déplié présente trois protubérances telles des verges naissantes issues des profondeurs des vulves.

Dans l’exposition intitulée « Quid pro quod » (1) un meuble « l’officine », étagère qui se réfère aux pharmacies anciennes, présente un alignement de bocaux. On retrouve le propos du « Supermarché » de 1996, où Morgane Le Guillan s’interrogeait déjà sur le corps en devenir, l’évolution scientifique (biologie, microbiologie, hybridations, manipulations génétiques…) et donnait à voir des spermatozoïdes en bocaux.

Au Musée de l’Hospice Saint-Roch, les bocaux sont vides. Les étiquettes quant à elles nomment des extraits d’un livre de Roland Barthes : « Fragments d’un discours amoureux ». Ce qui se compose à la lecture est un corps qui naît presque au toucher. Un corps recherché qui palpite. Un corps rêvé, idéalisé qui s’évanouit dans la pensée. Le texte est morcelé, rythmé par la succession des récipients et des étagères devenues lignes. Il chute à la dernière tablette.

La présentation de cette pièce sous tend l’intrusion de la médecine pour entreprendre la gestion des corps. L’icône irréelle d’aujourd’hui (publicité) n’est-elle pas la représentation de ce corps érigé qui pousse le corps réel dans la souffrance ou la chirurgie esthétique… ?

Morgane Le Guillan joue du scientifique et du politique dans une proposition imagée et métaphorique. Avec une attention aiguisée, avec saveur (humour), elle joue des artifices. Dans le propos, rien de centré ni de didactique : tout reste ouvert. Elle retrouve Roland Barthes pour qui (2) : « le langage est une législation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement et que tout classement est oppressif… »

« Parler, (…) ce n’est pas communiquer, comme on le répète trop souvent, c’est assujettir. (…) la langue, comme performance de tout langage n’est ni réactionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste…

(…) il ne nous reste, si je puis dire, qu’à tricher avec la langue. Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue hors pouvoir… »

Pour conclure, on peut citer le titre donné par Morgane Le Guillan à la pièce exposée, citée précédemment : « Mon amour pour vous est intact ».

Jacques Victor Giraud (2005)

 

(1) Quid pro quod, terme latin signifiant ceci à la place de cela ( les apothicaires ne possédaient pas toujours les produits prescrits par les médecins, ils devaient donc les remplacer par d’autres figurant dans la liste des quiproquos)

(2) Extraits de la leçon inaugurale (7 janvier 1977) de Roland Barthes élu au collège de France à la chaire, nouvellement créée, de sémiologie littéraire.

 

IN VITRO

Au regard des inquiétants objets et des formes étranges qui en synthétisent  aujourd’hui le travail, l’imaginaire de Morgane Le Guillan se nourrit assurément des agissements de la biologie (voire de la microbiologie), de l’embryologie expérimentale comme de la mutagenèse. Depuis une dizaine d’années, cette artiste s’aventure ainsi dans l’univers des sciences du vivant pour y puiser les modèles et les prototypes de son activité mais aussi pour en stigmatiser, avec un subtil soupçon d’ironie, les écarts les plus sinistres (1).

De fait, ses premiers projets dénonçaient une mécanisation à outrance de l’individu et les exploitations abusives du corps selon des finalités culturelles, politiques ou économiques souvent frauduleuses. De fait, également, Le Guillan ne cesse de s’interroger sur le devenir du corps dont la malléabilité, infailliblement, se confirme chaque jour un peu plus. Les hybridations, les manipulations génétiques ou les mutations la mèneront alors à s’intéresser à la fois aux prospections, plus clandestines, en bactériologie (ou en virologie), aux bouleversements en protistologie ou encore aux (récentes) tentatives en immunologie. Une manière de rappeler, à la suite de Dominique Lestel, que « l’art biologique » ne repose pas sur le vivant mais plutôt sur les mécanismes du vivant (2).

Du corps réel, concret, évident, elle en explore l’organisme jusqu’à en extraire puis isoler quelques substrats, quelques cellules, des unités fondamentales, morphologiques et fonctionnelles d’une originale abstraction. Elle parvient à proposer une vision du corps au-delà du corps. Un corps (quasiment) irréel, fantasmatique, une pure construction de l’imaginaire. Un corps fictif et théorique, un corps spéculatif devenu envisageable par l’évolution scientifique qui, il faut bien le reconnaître, élargit considérablement la définition même du corps humain.

Leucocytes, érythrocytes, astrocytes, oligodendrocytes,  autant de cellules arachnéennes qui, certes, fournissent à Morgane Le Guillan le motif d’une recherche approfondie sur les matières, les formes et les textures de ses objets, par ailleurs aisément transportables et manipulables, d’une qualité suggérant toujours souplesse et sensualité, où le sentiment d’attraction se mesure à celui de répulsion. Mais, surtout, ces cellules lui fournissent le moyen de certifier que rien ne commence ou ne s’arrête à la peau. Car l’ambivalence du travail se trouve bien là : chaque pièce, chaque œuvre, dans sa visibilité, nie toute frontière entre un dehors et un dedans (du corps), ne présente aucun maniement logique en-soi (cf. Les Tores, sortes de sphincters sans début ni fin, expansibles à volonté) ou ne renvoie à une fonction (ou à une propriété) rationnelle déterminée (cf. Le lit rose). Le sens, donc, se dérobe constamment. A la fois ouverte et fermée, chaque proposition n’offre, heureusement, jamais de souveraine signification et sait rester un récit pour tout le monde (de l’artiste au spectateur). Ici, les objets ne décident de rien, ils « sont laissés à l’état manifeste de devenir, de forme au travail. La transformation inhérente au vocabulaire plastique trouve son état factuel dans l’état rendu toujours plus fluctuant de la perception du spectateur » (3). Au fond, l’ensemble du travail de Morgane Le Guillan, des pseudo-prothèses au parc pour enfants, nous pose insidieusement une question horriblement complexe mais tellement actuelle : « comment reconstituer la personnalité d’un individu à travers le discours biomédical post-moderne ? »…

Rémy Fenzy, février 2002

1 Tout en effectuant ses études d’art, Morgane Le Guillan a fréquenté avec une certaine diligence le laboratoire de cytogénétique du CHU de Nantes.

2 Dominique Lestel, « La manipulation artistique du vivant » in Art Press, n°276, février 2002, pp. 52-54

3 Paul Ardenne, « Charles Long »  in Art Press, n°227, septembre 1997, p. X

 

***

« Augmentation des flux, errance de nos poitrines hérissées

Petites perles translucides
qui coulent,
roulent,
ruissellent,
rebondissent en émanations suaves
Suintement des surfaces épidermiques,
écoulement indolore de nos appétits incarnats »

***

« Nos particules s’animent en masses vibrantes

oscillations tourbillonnaires,           tumulte,       confusion

Frottement de nos articulations bouillonnantes

Jonctions des protubérances exprimant leurs innommables modulations

Va et vient instable,    fiévreux,       convulsif

 

De la peau,
de nos doigts,
aréoles tendues,
cavités,
tronc,
tendons,
plis,
alternant,
enveloppant,
éparpillant »

 

***

« Nos panses animées de soubresauts, balbutiant leur ivresse

Festin suffoquant, indicible
Coalescence voluptueuse, nos lobes hystériques chuchotant, s’affairant, s’affolant, haletant, pantelant, Débordant nos limites »

Extraits de [ob]scena, Morgane Le Guillan, 2005

  


Expérimentation 1
1999


Expérimentation 2 
1999

 

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En attendant
2007


théâtre anatomique
2007


Le Festin
2006


Sans titre
2006


Officine
2005


Détail officine
2005


Les substituts
2005


Le jardin des simples détail
2005


Sans titre
2005


Détail sans titre
2005


Quid pro quod
détail expo
2005


Le jardin des simples
2005


Détail supermarché
2004


Le supermarché
2004


Mon amour pour vous
est intact
2004


Sans titre
2003


Sans titre
2003


Tapis de jeux
2002


Détail parc
2002


Le parc
2002


Tapis de jeux
2001


Connexions
2000


Tapis de jeux 2000
 



Lit rose
1998


Dessin
2007


Dessin
2005


Dessin
2004

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